Interview > Interview with Ulrich Wickert

Interview page 3

Interviewfoto

Wickert: Vous dites que vous avez beaucoup de chauchemars. Alors, qu'est-ce que vous rêvez. Des choses réelles ou des choses terribles que vous faites vous-même?

Ionesco: J'ai des cauchemars atroces. Et quand je me réveille j'ai l'impression que je suis encore dans le rêve, dans le rêve du cauchemar. J'en ai eu il y a peu de temps. Alors je me lève, je m'habille et vais à la salle de bain pour que le cauchemar se dissipe. Et enfin il arrive à se dissiper. Pour en tomber dans un autre, le cauchemar du quotidien. Parce que j'ai le sentiment que notre vie est absolument intolérable et que nous vivons l'enfer, depuis deux siècle surtout que les hommes font des révolutions qui finissent mal les unes comme les autres. J'ai vraiment l'impression que le monde est atroce. Sauf de rares moments atroces est merveilleux à la fois.

Wickert: Quels sont les contenus de ces cauchemars?

Ionesco: Des actes terroristes.

Wickert: Que vous faites ou que vous subissez?

Ionesco: Que je vis presque. Pas loin, 50 mètre d'ici, en septrembre dernier dans un magasin une catastrophe - rue de reine - énorme. Alors je ne sais plus si je suis dans le réel, dans l'imaginaire et je confonds le réel et l'imaginaire - et inverse. Non, la réalité, le réel est autre chose. Le réel est l'aujourd'hui. C'est la réalité et l'imaginaire que je confonds. Elles sont si atroces toutes les deux. Et dans mes rêves je vois des actes terroristes, je fais moi-même des choses horribles. J'ai quelquefois l'impression que je porte un crime en moi. Sans doute parce que l'humanité vit dans le crime.

Wickert: Est-ce que vous êtes pessimiste?

Ionesco: Je ne peux pas dire que je suis pessimiste. Je dis seulement que je suis étonné et étonné, effrayé et effrayé. Et je me demande combien de temps celà va durer. C'est ça l'enfer. L'enfer c'est la durée. L'enfer c'est la répétition. L'enfer est longue, tandis que l'éternité est un instant. L'éternité est hors du temps.

Wickert: Mais beaucoup de vos pièces finissent avec la mort.

Ionesco: Avec la mort ou avec la catastrophe. La catastrophe avec la mort dans "Tueur sans gage" il y a là une personnage qui demande du tueur pourquoi il tue. Il essaie de le convaincre de ne plus tuer. On comprend bien la parabole: L'homme et la mort - les deux façons tout à fait opposées de vivre. Vivre dans le mal, vivre dans la mort ou vivre dans la vie. Et vivre dans la vie c'est de trouver un printemps éternel, qui - quelquefois - se trouve dans nous mêmes. On peux le trouver, le printemps éternel. Celà mène à la catastrophe, comme dans ma pièce "Rhinocéros",  dans les pièces gaies comme "La cantatrice chauve". C'est encore la catastrophe. C'est la catastrophe du language. Ce sont des gens qui sont là austèrement et qui disent de bêtises, des bêtises qu'on dit tout le temps. Et peu après les paroles mêmes se désarticulent. C'est la désarticulation du language, donc une sorte de désarticulation du monde. Mais cette désarticulation du language moi je l'ai décrivée gaiement.