Comme c‘est curieux : les conformistes et Ionesco
Eugène Ionesco savait bien avant sa mort que ses pièces seraient en grande partie réécrites par les générations futures. Dans la biographie de Rowohlt (p. 147), il est cité à ce sujet comme suit :
« Les pièces de théâtre ne sont pas écrites par des auteurs, mais par les générations futures. Je ne peux pas prédire si ma sensibilité correspondra à celle des générations futures. Les générations suivantes écrivent toujours une pièce basée sur celle du dramaturge, mais qui s'écarte à bien des égards de l'œuvre originale. »
Mes observations de ces dernières années ont toutefois révélé que nombre de références aux œuvres d'Eugène Ionesco, notamment à sa pièce « Rhinocéros », ne respectent plus l'esprit de l'œuvre. J'ai récemment pris connaissance du dernier exemple en date par le biais d'un journal régional. Une petite compagnie théâtrale a joué « Rhinocéros » et, en s'intéressant à un artiste qui a maintes fois mis en garde contre les idéologies, est tombée dans le piège de deux excès conformistes de notre époque. Plus précisément :
Exagération d'une idée / endroits de drapeaux
Dans la représentation actuelle de « Rhinocéros », les couleurs de l’arc-en-ciel contrastaient avec le gris des pachydermes. À la fin de la pièce, comme le notait également la légende d’une photographie de journal, seuls Bérenger et Daisy conservaient leurs couleurs. Le mouvement arc-en-ciel est peut-être l’un des exemples contemporains les plus frappants d’une bonne idée initiale qui – comme le disait Ionesco – est devenue excessive. Le dramaturge s’exprimait ainsi à ce sujet dans « Entre la vie et le rêve », pages 25-26 :
«Je me suis toujours méfié des vérités collectives. Je crois qu'une idée est vraie lorsqu'elle n'est pas encore affirmé et qu'au moment où elle est affirmé, elle devient excessive. À ce moment-là, il y a un abus, une exagération dans l'affirmation de cette idée qui la rendent fausse. »
Ce n’est certainement pas un hasard si, analogue au nationalisme, certes bien intentionné mais malheureusement si souvent dégénéré, il existe lui aussi un drapeau pour cette exagération, derrière lequel il faut se rallier. Eugène Ionesco en a très tôt perçu le mécanisme idéologique fondamental et a déclaré ce qui suit à propos de la genèse de « Rhinocéros » (Nouvel Observateur, 25 décembre 1982) :
« Quand, à l'âge de de treize ans, je suis retourné vivre en Roumanie, mon premier contact avec la réalité politique, ce fut le spectacle d'un officier du roi Carol giflant un paysan qui n'avait pas ôté son bonnet devant le drapeau du pays. J'en ai conçu une haine sans appel, une méfiance instinctive à l'endroit de tous les drapeaux. »
Pensée gauche-droite / aveuglement politique
Le journal régional, dans son compte rendu de la représentation, ne laisse aucun doute quant à son orientation politique : il déplore la transformation de « chers concitoyens » en « pilotes fantômes politiques ». Alors qu’Eugène Ionesco, à la fin de ses 84 ans, était encore aux prises avec de nombreuses questions, ceux qui travaillent dans les rédactions et sur les scènes de théâtre semblent avoir une conception bien arrêtée du bien et du mal, de la bonne chose et de la mauvaise chose. En tant que responsable du site ionesco.de, j’observe cette évolution depuis plusieurs années. Jusqu’à il y a une dizaine d’années, l’œuvre du dramaturge était pratiquement tombée dans l’oubli. Presque aucune mention, presque aucune représentation. Puis, sous nos yeux, des conceptions politiques relativement unilatérales, voire idéologiques, se sont heurtées de plus en plus violemment à la dure réalité. La redécouverte des pièces d’Eugène Ionesco m’est apparue comme une stratégie de défense d’idéologies en pleine démystification. En gros, au moins 80 % des représentations que j’ai suivies via une sorte de fil d’actualités semblaient motivées par des considérations politiques. Pour justifier leurs excès idéologiques, ils se réfugient derrière les œuvre et les paroles d'un farouche anti-idéologue qui considérait toutes les convictions comme de simples slogans. Ils veulent défendre une révolution culturelle avec Eugène Ionesco, qui croyait à la faillite de toute révolution.
Naturellement, toute réaction aux excès politiques risque de dépasser les bornes. Eugène Ionesco n'a pas seulement décrit ce mécanisme apparemment humain, il l'a vécu personnellement à plusieurs reprises. Il a même déploré ouvertement ce cycle, cette manie des révolutions, qui ne fait que plonger l'humanité plus profondément dans la misère. Je partage ces inquiétudes et ces craintes. Cependant, cela ne change rien à mon rejet d'une idéologie dominante, ni à mon désir de revenir à des eaux plus calmes, moins tumultueuses et, surtout, plus paisibles, qui, pour des raisons qui m'échappent, ont été abandonnées au tournant du siècle.
Ce complexe de problèmes touche également au paradigme gauche-droite totalement hors de contrôle. En particulier, l'hubris anti-droite qui en découle doit être réévaluée de manière objective, dans la mesure où cela paraît réaliste compte tenu des intérêts du pouvoir et des intérêts financiers probablement en jeu. Quelques mots d'Eugène Ionesco pourraient peut-être nous éclairer à cet égard. Sa biographie a été profondément marquée par les excès de l'extrême droite de ses milieux respectifs (le national-socialisme, la Garde de fer), mais il fut aussi l'un des rares intellectuels de son temps à ne pas fermer les yeux sur l'extrémisme de gauche (l'Union soviétique, la RDA) et les autres formes de totalitarisme. Dans un entretien avec André Coutin, Eugène Ionesco a reconnu sans détour que la pièce « Rhinocéros » avait pris un tournant de référance à l’extrême gauche au moment de leur conversation, bien qu'elle s'inspirât initialement de son expérience du national-socialisme (« Ruptures de silence », p. 30-33). Et dans « Antidotes » (p. 15), on trouve ces propos du dramaturge :
« J’ai plusieurs amis, ou ex-amis de ‘gauche’. Je ne peux plus les supporter. En 1940, ils étaient à droite. Militants alors, comme ils militent aujourd’hui, dans l’autre sens. Je leur dis : ‘C’est en 1940 que vous auriez dû être de gauche, c’est maintenant que vous devriez être à droite.’ Evidemment, ils préfèrent marcher avec l’Histoire. »
Je me suis souvent demandé quelle aurait été la position des partisans du « marcher avec l’Histoire » de notre époque en 1933. Cependant, il est difficile d'aller au-delà de la simple spéculation.
Je voudrais conclure cet article par une autre citation d'Eugène Ionesco qui, si elle était assimilée, nous aiderait presque tous à éviter de succomber à la tentation de l'extrémisme, du conformisme, du suivisme ou du délire collectif.
« Ne pas penser comme les autres vous met dans une situation bien désagréable. Ne pas penser comme les autres, cela veut dire simplement que l'on pense. Les autres, qui croient penser, adoptent, en fait, sans réfléchir, les slogans qui circulent, ou bien, ils sont la proie de passions dévorantes qu'ils se refusent d'analyser. Pourquoi refusent-ils, ces autres, de démonter les systèmes de clichés, les cristallisations de clichés qui constituent leur philosophie toute faite, comme des vêtements de confection? En premier lieu, évidemment, parce que les idées servent leurs intérêts ou leurs impulsions, parce que cela donne bonne conscience et justifie leurs agissements. Nous savons tous que l'on peut commettre les crimes les plus abominables au nom d'une cause 'noble et généreuse'. Il y a aussi le cas de ceux, nombreux, qui n'ont pas le courage de ne pas avoir 'des idées comme tout le monde, ou des réactions communes'. Cela est d'autant plus ennuyeux que c'est, presque toujours, le solitaire qui a raison. C'est une poignée de quelques hommes, méconnus, isolés au départ, qui change la face du monde. La minorité devient la majorité. Lorsque les 'quelques-uns' sont devenus les plus nombreux et les plus écoutés, c'est à ce moment-là que la vérité est faussée. »
(« Antidotes », p. 12-13)