Eugène Ionesco et l'intelligence artificielle
Depuis quelques années déjà, le sujet de l’« intelligence artificielle » est sur toutes les lèvres. À mon sens, la plupart des gens réagissent à cette évolution soit par une vive inquiétude, soit par un grand enthousiasme. Le potentiel de cette nouvelle technologie semble, en effet, gigantesque, tant dans ses aspects positifs que négatifs. La seule certitude, à l’heure actuelle, est qu’il ne s’agit pas d’un simple effet de mode ou d’une tendance passagère. Nous assistons plutôt à la prochaine étape logique d’une révolution technologique.
Dans ce contexte, je me suis interrogé, ces derniers temps, sur ce qu’Eugène Ionesco aurait pu dire de ces évolutions. Existe-t-il, par hasard, des propos qui nous permettraient de déduire son point de vue ? Ces interventions, qui remontent à plusieurs décennies, offrent-elles des pistes de réflexion pour notre époque actuelle ?
Eugène Ionesco a fait preuve d’une clairvoyance étonnante sur les grandes questions qui touchent l’humanité. C’est peut-être, rien que pour cette raison, une idée judicieuse que de rapprocher certaines de ses citations du thème de l’« intelligence artificielle ». Afin d’apporter un peu de structure à l’ensemble, ces propos seront classés en trois catégories : « plutôt négatif », « neutre » et « plutôt positif ».
Plutôt négatif
Il y a, au départ, « un peu de mécanique plaqué sur du vivant ». C‘est comique. Mais s‘il y a de plus en plus de mécanique et de moins en moins de vivant, cela devient étouffant, tragique parce qu‘on a l‘impression que le monde échappe à notre esprit. J‘ai eu ce sentiment angoissant, je crois vous l‘avoir dit, à la lecture de certaines pièces de Feydeau. Cette impression angoissante du monde qui nous enchappe, c‘est celle que doit avoir l‘apprenti sorcier. Peut-être aussi est-ce l‘image de ce qui peut se passer dans un avenir proche. Maintenant nous ne sommes plus maîtres des moyens mécaniques extraordinaires que nous mettons en mouvement. La planète peut sauter … paraît-il.
– Entre la vie et le rêve – Entretiens avec Claude Bonnefoy, p. 123-125
J'ai l'impression que le monde lui-même peut se dérégler, comme une machine.
– Entre la vie et le rêve
– Entretiens avec Claude Bonnefoy, p. 124
Aucune révolution économique ou politique n'a réussi à abolir cette tragi-comédie existentielle. Je crois à l'irrémédiable faillite des révolutions, elles ne font qu'enfoncer l'homme davantage dans son malheur.
– Antidotes, p. 207-212
Neutre
Lorsque nous saurons tout, ou saurions-nous tout, nous ne connaîtrions rien. Qui est-ce qui pusse tout cela. Quel est l’être derrière les choses. L’univers ne m’apparaît que comme un dépôt d’objets en désordre ou peut-être en ordre, comme les mobiles jetés dans l’immensité de l’espace, mais qui les a lancés et qu’est-ce que c’est que cela que je nomme espace, qui m’apparaît comme espace ? Mais même si je sais quelles sont les lois de leur trajectoire, si je connais la réglementation des mouvements et comment l’on dispose des êtres et des choses et comment certaines mutations, transformations, gestations se font, même si je sais tout cela, je n’aurai appris qu’à me débrouiller plus ou moins dans le bagne énorme, dans la prison pesante dans laquelle je me trouve. Quelle farce, quel piège, quel attrape-nigaud. Nous sommes nés trompés. Car s’il ne faut pas connaître, s’il n’y a pas à connaître, pourquoi alors ce désir de connaître ? ...
– Journal en miettes, folio essais, p. 45-46
Maintenant ... la personne se confond avec la fonction, ou plutôt, la personne est tentée de s'identifier totalement à la fonction; ce n'est pas la fonction qui prend un visage, c'est un homme qui se déshumanise, qui perd son visage.
– Entre la vie et le rêve, 1977, p. 18
Plutôt positif
Mais les gens, aujourd‘hui, ont une peur atroce et de la liberté, et de l‘humour; ils ne savent pas qu‘il n‘y a pas de vie possible sans liberté et sans humour, que le moindre geste, la plus simple initiative, réclament le déploiment des forces imaginatives qu’ils s’acharnent, bêtement, à vouloir enchaîner et emprisonner entre les murs aveugles du réalisme le plus étroit, qui est la mort et qu’ils appellent vie, qui est la ténèbre et qu’ils appellent lumière. Je prétends que le monde manque d’audace et c’est la raison pour laquelle nous souffrons. Et je prétends aussi que le rêve et l’imagination, et non la vie plate, demandent de l’audace et détiennent et révèlent les vérités fondamentales, essentielles. Et même que (pour faire une concession aux esprits qui ne croient qu’à l’utilité pratique) si les avions sillonnent aujourd’hui le ciel, c’est parce que nous avions rêvé l’envol avant de nous envoler. Il a été possible de voler parce que nous rêvions que nous volions.
– Notes et contre-notes, p. 210-213
Imagination n'est pas évasion. Imaginer, c'est construire, c'est faire, créer un monde.
– Claude Bonnefoy, Arche, Entre la vie et le rêve, 1977, page 96.
Idéalement, l‘administrateur de l‘Etat devrait être un ordinateur.
– Pour la culture, contre la politique, p. 12
Jules Verne, dernier écrivain voyant. Ce qu’il imaginait est devenu réalité…
Deux démarches possibles : imaginer parce que imaginer c’est prévoir. Ce qu’on imagine est vrai, ce qu’on imagine sera réalisé. La littératur de la science-fiction devient ou est déjà devenue réaliste.
Deuxième démarche possible : considérer le réel comme un au-delà du réel, le sentir non pas comme surréel mais insolite, miraculeux, aréel. Réalité de l’irréel, irréalité du réel.
– Journal en miettes, p. 25